Unique et multiple

La vogue de la modularité ingénieuse revitalise les expressions créatives contemporaines des grands joailliers. Mais la transformabilité des bijoux n’est pas nouvelle. Elle est plutôt le fruit d’une longue tradition.

L’extraordinaire résilience manifestée par la joaillerie dans un secteur du luxe en repli s’explique par la scrupuleuse attention portée par les grandes signatures à la notion de pérennité. «Nous allons très loin dans cette voie, qui implique de travailler sur ce qui ne se voit pas, grâce à une exécution technique au service du mouvement, et nous pensons toujours nos objets pour notre époque, mais aussi pour une époque qui sera différente », confirme Pierre Rainero, directeur du style, de l’image et du patrimoine de Cartier. Il précise encore : «Nous essayons toujours de penser, alors que les modes de vie changent perpétuellement, à ce que nos clients pourront faire, à moyen et long terme, de nos bijoux. Dans cette culture de la pérennité qui est la nôtre, la démarche du joaillier consiste à produire des bijoux transformables. Je pense, par exemple, aux colliers ornés de pendants, qui se portent en broches, ou aux ornements de tête dont les éléments se détachent en bracelets, à l’instar de celui acquis par Lady Mountbatten et réalisé par les ateliers de Cartier Londres, en 1928. » Autour du cou ou à la taille ? Bijoux transformables ? Ce terme générique désigne une pratique très ancienne, longtemps matérialisée par des créations dotées d’attaches amovibles, relativement simples, héritées des siècles passés et principalement de la joaillerie du XIXe siècle. Les exemples abondent : chaînes qui servent de colliers ou de ceintures dès le Moyen Âge, gemmes cousues sur les vêtements des aristocrates européens selon le goût du jour, relation symbiotique entre les couturiers et les joailliers du Second Empire qui porta au pinacle la vogue du diadème transformable. « Cette pièce maîtresse de la corbeille de mariage pouvait être décomposée en broches, fixées sur une structure métallique à l’aide de vis papillon, également appelées écrous papillon », note Émilie Bérard, responsable de la Collection Patrimoniale de Van Cleef & Arpels, qui souligne que « le mot “transformable” apparaît dans les archives Van Cleef & Arpels en 1928 pour désigner un “sautoir brillants deux émeraudes”, transformable en bracelet ». Ce bijou s’inscrit dans la veine des sautoirs et des colliers cravate caractéristiques des créations de la Maison à la fin des années 1920. /public-objects/d652f5f2-22ae-4f03-829d-bcd8288a2263-c8271ed8-0dcf-4902-b698-a76fc43fd958-1.webp Image sélectionnée L‘art de la métamorphose Cette grande tradition du multiporter, omniprésente durant la première moitié du XXe siècle, s’épanouit avec force dans la joaillerie contemporaine. Elle agit, pour les institutions de la place Vendôme, comme un puissant vecteur d’émulation technique et créative. Il n’est plus rare qu’une création se métamorphose en une myriade de bijoux différents et inattendus. « L’un des plus anciens livres de commandes que nous possédons, datant du 1er juillet 1859, mentionne une commande “ d’un bracelet corps repercé et émail noir avec applique faisant broche en émail ”. Il s’agit de la première trace écrite d’un bijou transformable », s’enthousiasme Claire Choisne, directrice des créations de Boucheron, qui ajoute : « Quand on regarde les pièces du passé, il y a toujours un porté majeur et des portés secondaires, moins puissants. Nous essayons désormais de pousser la transformabilité à l’extrême pour que tous les portés soient importants. » Cet art de la métamorphose, longtemps réservé aux pièces uniques, s’applique désormais aux collections de joaillerie répétitives, signées d’une part par les grandes maisons – comme le prouvent les nouvelles expressions créatives des collections Alhambra, Coco Crush ou Move, proposées respectivement par Van Cleef & Arpels, Chanel et Messika. On comprend pourquoi. L’invention d’usages inédits, grâce à la mise au point de fixations élaborées ou d’articulations sophistiquées, séduit une clientèle en quête de liberté, gage ultime de modernité. /public-objects/db12caf3-8aa1-4722-ac19-a66487770c3b-73196cfe-d2a8-4e66-a5cc-5bf34e6d79aa-2.webp Image sélectionnée