La panthère de Cartier : histoire d’un fauve devenu icône

Elle rôde dans les vitrines de la rue de la Paix depuis plus d’un siècle. Tantôt abstraite, tantôt sculpturale, parfois géométrique, toujours magnétique, la panthère est un emblème absolu de Cartier, indissociable de la Maison qui l’a fait naître. Mais derrière le félin se cache une femme fascinante, Jeanne Toussaint, également surnommée « La Panthère ». C’est elle qui a fait entrer l’animal dans l’univers de la Maison et lui est encore aujourd’hui indissociable. Retour sur la genèse, l’évolution et la postérité d’un motif devenu légende.

L’année 1914 marque un double baptême. D’un côté, Louis Cartier commande à l’illustrateur George Barbier une aquarelle pour servir de carton d’invitation à une exposition de joaillerie : « La Dame à la panthère » représente une femme vêtue d’une robe blanche en drapé, entourée de deux colonnes antiques, un félin noir allongé à ses pieds. De l’autre, une montre-bracelet féminine apparaît, dont le cadran s’anime d'un mouchetage d’onyx et de diamants afin de reproduire le pelage de l’animal. Pas encore de panthère figurative, mais déjà un motif, ou peut-être une intention… Ce n’est pas un hasard. Au début du XXe siècle, le grand félin est dans l’air du temps. La décoratrice américaine Elsie de Wolfe garnit les intérieurs les plus en vue de peaux exotiques ; les artistes belges Walter Sauer et Fernand Khnopff dépeignent des figures féminines à la sensualité féline. Le Paris des Années folles se passionne pour les cultures exotiques et le bestiaire envahit tous les arts. Un joaillier, Louis Cartier, va leur donner un écrin de pierres. /public-objects/ae09d146-4bce-42c5-b812-91ab9848e105-e1da8524-f289-4795-9a70-8e18790c3be9-Sans%20titre-1.webp Image sélectionnée Jeanne Toussaint : la femme derrière le félin On ne peut raconter la Panthère sans raconter Jeanne Toussaint. Née en 1887 à Charleroi, dans une famille modeste de commerçants spécialisés dans la dentelle, elle connaît une enfance brisée par la maladie de son père et par des violences familiales. Elle quitte la Belgique à treize ans pour rejoindre sa sœur Charlotte à Paris, où toutes deux deviennent des figures du demi-monde de la Belle Époque. Les peintres Paul-César Helleu, Giovanni Boldini et Drian la mettent en lumière. Son goût est remarqué. Elle décore des sacs de perles et de broderies avec un flair certain. À la veille de la Première Guerre mondiale elle croise Louis Cartier, récemment divorcé. Il a quarante ans, elle en a vingt-sept. Leur liaison ne sera jamais officialisée car la famille Cartier s’y opposera toujours, mais elle durera jusqu’à la mort de Louis en 1942. Cette rencontre va sceller le destin de Jeanne. Et celui de la Panthère. Cette femme au caractère bien trempé est déjà surnommée « La Panthère », ou « Pan-Pan » selon sa sœur, pour son esprit farouche et sa détermination sans faille. En 1917, Louis Cartier lui offre un étui à cigarettes en onyx, rubis et émeraudes, orné d’une applique figurant une panthère entre deux cyprès : c’est la toute première apparition figurative du félin chez Cartier. Deux ans plus tard, Jeanne commande elle-même un nécessaire en or et émail de Pékin noir où la panthère réapparaît. L’animal est sa signature personnelle avant même de devenir celle de la Maison. /public-objects/33d670e4-cfb4-4cdb-b02c-dd52f1d888bc-53bde50f-b69b-493a-89ef-81716b016233-Sans%20titre-2-2.webp Image sélectionnée /public-objects/92c0898d-d547-46cc-8bbe-995c172f2d0a-78dd5e6a-5c6d-440b-9115-1315f04e5e7e-Sans%20titre-2.webp Image sélectionnée L’ascension : des sacs à la haute joaillerie Séduit par son originalité, Louis Cartier l’invite à rejoindre la Maison au début des années 1920, d’abord pour créer des sacs, puis des nécessaires, des étuis et toutes sortes d’accessoires. En 1924, il lui confie la responsabilité du département « S » comme Silver qui propose des collections « boutique » plus accessibles. Jeanne s’y consacre avec passion, mais c’est vers la création de bijoux que son instinct la porte. En 1933, elle est nommée directrice de la création de la Maison, rue de la Paix. Elle dirige un monde d’hommes composé de dessinateurs, artisans joailliers, et sertisseurs, et devient alors l’une des premières femmes à accéder à un tel niveau de responsabilité dans l’univers de la haute joaillerie. Ce qu’elle apporte ? Une vision radicalement nouvelle. Collectionneuse de bijoux indiens, influencée par les arts orientaux, elle introduit des associations de couleurs inédites entre les pierres (améthyste et turquoise, émeraude et corail) et fait du bestiaire animal le cœur battant du répertoire joaillier de Cartier. Jeanne Toussaint ne dessine pas elle-même. Elle raconte, elle décrit, elle exige. Son bras droit, le dessinateur Pierre Lemarchand, se rend régulièrement au zoo de Vincennes pour observer les fauves. Ensemble, dans les années 1940, ils forgent à leur animal totem une nouvelle silhouette sculpturale, fière, puissante, prédatrice. 1948 : la broche qui a tout changé En 1948, le duc de Windsor commande à Jeanne Toussaint une broche Panthère pour l’offrir à la duchesse Wallis Simpson. Le résultat est incroyable : en or jaune et émail noir, le félin se dresse, prédateur, sur un cabochon d’émeraude de plus de 116 carats. C’est la première fois que la panthère apparaît en volume intégral, restituant le félin dans l’intégralité de son anatomie. La pièce s’impose alors avec une force inédite dans l’histoire de la joaillerie. L’année suivante, Jeanne Toussaint prend l’initiative de créer une nouvelle broche, cette fois en platine, or, diamants et saphirs, couronnée d’un saphir du Cachemire de 152,35 carats. Les Windsor l’acquièrent également. Ces deux pièces deviennent les archétypes d’un genre nouveau, celle d’une joaillerie animalière en trois dimensions, où l’animal prend vie sur les parures. /public-objects/6ad3a681-649a-4f9b-9e6a-d5865cb78b12-45b26841-9319-414c-8876-55f480c77f69-Sans%20titre-3.webp Image sélectionnée /public-objects/273ac1ab-5487-47bb-b20d-e5e6fb4153f8-8ca8d61e-3168-4362-ba65-a075950da69e-Sans%20titre-3-2.webp Image sélectionnée Des clientes souveraines Les femmes qui portent les créations de Jeanne Toussaint sont des personnalités du monde entier qui choisissent elles-mêmes leurs bijoux. La duchesse de Windsor arbore sa broche Panthère à la ceinture chez Lady Mendl, à Versailles. L’actrice mexicaine María Félix porte des serpents aux oreilles lors d’une course hippique et commande en 1968 un collier Serpent spectaculaire en platine, or, diamants, émeraudes et émaux colorés. Jacqueline Delubac, actrice et femme de Sacha Guitry, fait sensation au bal Surréaliste des Rothschild en 1972 avec une broche Lézard en or et diamants conçue par Toussaint. Daisy Fellowes parade avec son collier Hindou au bal Besteigui de Venise en 1951. Barbara Hutton porte un tigre sur l’épaule. Toutes ont en commun un chic fou, une audace sans bornes, et font le choix d’une joaillerie de caractère pour les accompagner. /public-objects/0f752bc5-8b98-4f84-a691-dea9ca7c70fc-52af9fc9-09af-42a1-81b5-626dad045c8a-Sans%20titre-4.webp Image sélectionnée Le serti pelage : un savoir-faire signature D’où vient la présence presque vivante de la Panthère joaillière ? D’un savoir-faire propre à Cartier nommé le « serti pelage ». Le procédé consiste à sertir les pierres au moyen de minuscules fils de métal rabattus afin de reproduire l’effet du pelage de l’animal. Si l’on observe de près une Panthère Cartier, on distingue ces petits traits qui hachurent l’or ou le platine afin de restituer le plus fidèlement possible le vivant. Le diamètre de chaque diamant s’adapte ainsi à la musculature du félin : plus gros sur le dos, plus fin sur les flancs, jusqu'à disparaître sur le ventre blanc. Les taches d’onyx ou de saphir sont taillées une à une, à la main, irrégulières à dessein pour donner davantage de vie et de réalisme. /public-objects/0fc18600-c5da-49f5-badf-de5af8ca552a-172369ba-f79e-4970-ad92-c781bbac1c59-Sans%20titre-5.webp Image sélectionnée La Panthère aujourd’hui Plus d'un siècle après sa première apparition, la Panthère n'en finit pas de se réinventer. À la rentrée 2025, Cartier a lancé une campagne de communication mondiale plaçant le félin au centre de son identité visuelle, avec des installations monumentales, de Shibuya à la Sphère de Las Vegas. En joaillerie, le félin prend de multiples facettes notamment dans une série de bijoux graphiques où deux panthères se font face dans des colliers torques, des joncs ou encore des bagues. Des bijoux traversés par deux lames d'or reliées à des ressorts dissimulés dans les têtes félines. Flexibles, ces pièces épousent l'anatomie au plus près du corps. Serti ou non, la panthère joue son rôle d’animal sauvage, férocement rebelle pour apporter le caractère précieux et magnétique made in Cartier à n’importe quel bijou. En haute joaillerie, un collier fait figure de pièce maîtresse : une panthère prête à bondir pour protéger une émeraude de Zambie de 15,28 carats, entourée de maillons tachetés d'onyx et rythmés de notes d'émeraude. /public-objects/f1841f19-5b37-472a-927e-28ead59f96f9-1108b8d6-2cd4-4d61-b110-cf3e4166d7b5-Sans%20titre-6.webp Image sélectionnée /public-objects/c258814c-c5b4-4e66-8dcb-272d4b7953fd-638af60a-9a12-4212-a41e-6addb4054343-Sans%20titre-6-2.webp Image sélectionnée L’héritage de Jeanne Toussaint Jeanne Toussaint est restée chez Cartier jusqu'en 1970, après avoir dirigé la création pendant près de quarante ans. Elle s'éteint le 7 mai 1976, à quatre-vingt-neuf ans, dans son domicile du 16e arrondissement de Paris. Elle laisse derrière elle un héritage considérable : un bestiaire joaillier sans équivalent, une vision de la bijouterie comme affirmation de liberté féminine, et bien sûr la Panthère, ce félin qui, comme elle, n’a jamais cessé d’avancer seul, sûr de sa force. Chez Cartier, chaque panthère qui naît dans les ateliers de la rue de la Paix est une manière de lui rendre hommage. Depuis 1914, la Maison n’a cessé de décliner son félin sous mille formes, prouvant qu’il existe bel et bien une panthère pour chaque femme. Jeanne Toussaint a réussi à donner à la plus grande maison de joaillerie du monde un animal-totem à son image. Libre, singulier, indomptable. /public-objects/3eddfbb2-63a8-40de-bc57-ed5b4f64494c-e1a4b441-b1a9-4c3b-9129-884c67b4199d-PF03_JT_P19_B.webp Image sélectionnée