L'or en majesté

L’or provoque une fièvre créative chez les grands joailliers qui mettent en exergue le statut spécial du métal noble sur des bijoux sculpturaux aux volumes imposants.

Il y a, entre l’or et l’humanité, un lien puissant qui ressemble à un pacte noué entre le monde matériel et l’ordre spirituel. Ce rapport est très ancien, comme l’a prouvé au début des années 1970, sur un chantier de construction dans la zone industrielle de Varna, près de la mer Noire en Bulgarie, une nécropole qui a révélé au fil des fouilles un immense trésor antique, vieux de plus de 6 000 ans, constitué de bijoux, de parures et d’objets symboliques entièrement réalisés en or. Le métal richement façonné, tout en attestant la pratique d’une métallurgie avancée, provenait vraisemblablement des dépôts fluviaux formés dans les rivières et les montagnes des Balkans. Plus étonnant encore, ce lien noué dès la plus haute antiquité semble exprimer une fascination qui se manifeste, de manière universelle, aux quatre coins du globe. «On utilise l’or pour la fabrication des bijoux depuis des millénaires, en Chine ou en Inde. Il suffit d’ad mirer les artefacts de la Grèce antique, de la Mésopotamie ou de l’Amérique précolombienne pour s’en convaincre», insiste Jean-Jacques Richard, expert judiciaire honoraire, grand spécialiste des titres et des poinçons. /public-objects/baf0514d-c86a-4bf8-8d85-8491bac229d9-edcf69b4-7fc7-44e0-9f8b-bfb53edfd1b6-louis%20vuitton%20haute%20jo%20COLLIER_TRIUMPH_-_COLLECTION_LOUIS_VUITTON_MYTHICA__-_LOUIS_VUITTON_HAUTE_JOAILLERIE_%C3%82%C2%A9Laziz_Hamani%20(1).webp Image sélectionnée Ce statut spécial s’exprimait aussi dans la vallée du Nil. C’est en tout cas ce que nous rappelle Valentin Boyer, historien de l’art, lors d’une conférence précédant la présentation par la maison Van Cleef & Arpels, en juin dernier à Paris, d’une nouvelle collection de haute joaillerie dédiée à l’Égypte. Sur la très grande majorité des 180 pièces uniques de ce corpus inédit, le métal noble brille en majesté grâce à une grande diversité de techniques décoratives ou de savoir-faire qui brouillent les frontières entre la joaillerie et la sculpture. «L’art et le pouvoir étaient liés notamment durant les périodes dynastiques. L’or, provenant principalement de mines situées en Nubie – qui signifiait précisément “or” dans l’Égypte ancienne –, jouait un rôle central : plusieurs kilos d’or pur façonnaient le masque mortuaire de Toutânkhamon. Il n’est pas inutile de rappeler que le pharaon était considéré à la fois comme un dieu et un souverain. Ce statut était exprimé par la couleur du métal qui évoquait le soleil, source de vie, mais aussi par son incorruptibilité : parce qu’il ne ternit jamais et résiste au temps, l’or symbolisait l’éternité, la renaissance et la vie après la mort tout en incarnant la chair des dieux.» /public-objects/0fa68daa-ca47-4e68-bad5-bcefd123675c-164b4684-916b-4cc6-bb3e-bb9ac952c2ba-VCA_VCARPNRI00_T3014_V3007_JH019465-A.webp Image sélectionnée L’OR AVANT LES PIERRES En 2026, cette fascination se manifeste de manière peut-être différente, mais avec une intensité qui ne faiblit pas. D’un point de vue très pragmatique, le cours de ce métal a doublé en deux ans. Cette simple donnée transforme le regard porté sur ce matériau par de nombreux professionnels. «Le prix de l’or a considérable ment changé la donne», indique Hector Yaiche, expert joaillier, qui livre au quotidien des estimations en engageant sa responsabilité auprès des commissaires-priseurs, des officiers ministériels et des particuliers. «Je prenais le gramme d’or 18 carats à 30 euros lorsque j’ai commencé le métier. On est plutôt vers 80 euros aujourd’hui. Pour marquer le trait, je dirais que le poids de l’or dans un bijou est devenu plus significatif que la présence de pierres.» D’un point de vue créatif, l’or est omniprésent dans les collections joaillières. «Nous observons actuellement un mouvement remarquable sur le marché mondial de la joaillerie en faveur de ce métal qui incarne une élégance intemporelle et une beauté durable», indique Lucia Silvestri, directrice artistique de la maison Bulgari. /public-objects/3059eac8-ba3e-4233-8c9f-dae3133106cf-137ffc5b-fdf6-4498-a2cf-e47b1137898e-archives%20zolotas%20MARISA%20BERENSON-%20PARURE%20ANTHEMION.webp Image sélectionnée D’un point de vue plus stylistique, on aurait pu croire que les récents sommets gravis par l’or allaient inciter les joailliers à utiliser le métal noble de manière précautionneuse. C’est exactement l’in verse qui se produit. Plutôt que de mettre à l’honneur une matière travaillée en résille ajourée pour créer des structures aériennes qui interrogent le vide, les maisons privilégient au contraire une vision sculpturale où les formes nettes et les volumes conséquents donnent toute leur mesure. «Cette attirance renouvelée pour les volumes pleins a commencé en 2024. Elle concerne chez nous toutes les tranches d’âge, de 30 à 65 ans, mais aussi tous les marchés en Europe», indique Marianne Le Clère-Papalexis, présidente de Zolotas, maison d’origine grecque spécialisée dans le travail de l’or. «Il y a un récent engouement pour les pièces généreuses, d’un poids souvent conséquent, dépassant parfois les 500 grammes, caractéristiques de notre production des années 1980, notamment les tours de cou et les bijoux torques achevés en chute. Après deux décennies marquées par un attrait pour la figuration, l’évasion et l’exotisme, on était à cette époque revenu à des formes essentielles, façonnées dans la matière première.» /public-objects/94977835-5769-41f7-b2d4-596b4145ea65-b029ee61-1eef-4f89-ad39-7b21249c71f4-2606_LG_STILL_RGN1017_RGN1158_DETAIL_4x5.webp Image sélectionnée UN GAGE DE PROTECTION Cette opulence massive des années 1980 a un air de déjà-vu : elle rappelle le vocabulaire esthétique de la fin des années 1930 – quand l’Art déco tardif consacrait le règne des bagues et des bracelets Tank. Ce n’est pas un hasard, d’après Vanessa Cron. L’historienne, qui a été aux manettes de plusieurs expositions pour les maisons Chaumet et dinh van, pointe du doigt cette donnée capitale : «Depuis 1934, le “Gold Reserve Act” des États-Unis déterminait le prix de l’or à 35 dollars l’once (soit environ 31 grammes) tandis que les accords de Bretton Woods, signés en 1944, stipulaient que parmi toutes les monnaies, le dollar seul était désormais convertible en or : les deux cours suivaient la même courbe. La fin de l’étalon or et celle de la convertibilité du dollar en or, décidées en 1971 par le président Nixon, ont entraîné les premières hausses spectacu laires qui ont culminé en janvier 1980, à 850 dollars l’once, après la chute du chah d’Iran et l’invasion de l’Afghanistan par les Russes. L’or revenait en majesté dans les parures car il incarnait plus que jamais une valeur refuge et circulante. Le métal retrouvait sa nature protectrice, d’un point de vue matériel, peut-être aussi d’un point de vue plus talismanique.» /public-objects/89359fa8-3ed0-4f9d-875f-06541436c82c-1c73a30a-9082-4986-8741-09dc3e6eccba-ZOLOTAS%20MEANDRE%20OR%2018KT.webp Image sélectionnée Difficile de ne pas dresser un parallèle avec la situation actuelle. Qu’on le veuille ou non, l’or incarne, plus que jamais et sur tous les continents, un lien entre le visible et l’invisible. Sa double nature, monétaire et spirituelle, l’apparente tout à la fois à une antenne vers le cosmos et à un baromètre des incertitudes L’OR, UNE VALEUR TOUJOURS REFUGE ? Éclairage de Marie Thibout, stratégiste et économiste Senior chez Mirabaud. /public-objects/b81d95c4-99f5-4659-a41e-75ec1c86ab06-749cd9ad-38fe-469d-9453-9894162d1ca0-FINAL_Marie_Thibout0%20253.webp Image sélectionnée Le cours de l’or ces deux dernières années a connu une hausse inédite. Comment l’expliquez-vous ? Nous avons assisté en 2024 et 2025 à une très forte hausse de l’or. Fin 2023, son cours était d’environ 2'000 dollars l’once. Il a culminé à plus de 5'000 dollars l’once début 2026, un record historique. Un mouvement haussier de cette ampleur est assez rare. Ce prix était justifié par une triple demande. Physique : la demande des joailliers, des entreprises et des ménages. Celle-ci évolue fondamentalement assez peu historiquement. Financière ensuite : les investisseurs achètent de l’or principalement via des instruments financiers, appelés ETF, qui répliquent le prix de l’or. Puis la demande varie au gré des marchés. Et enfin la demande des banques centrales : celle-ci a explosé. La demande financière a-t-elle participé à ce mouve ment haussier ? Pas vraiment. Par nature, cette demande fluctue souvent : elle est très liée aux taux d’intérêt. Un lingot d’or conservé dans votre coffre ne génère aucun revenu : c’est un actif qui ne distribue pas de coupons ou de dividendes, comme peut le faire une action ou une obligation. Si les taux d’intérêt augmentent, la demande financière pour l’or diminue car les investisseurs préfèrent alors se tourner vers les obligations qui génèrent des revenus récurrents plus attractifs. Ce qui a vraiment changé la donne, c’est la demande des banques centrales : un phénomène très nouveau. La guerre en Ukraine a constitué un tournant. Les actifs russes ont été gelés. Cela a exacerbé, au sein des banques centrales des pays émergents, la prise de conscience d’un risque réel de gel des avoirs et des devises. Elles ont donc fait le choix de diversifier leurs actifs en dehors du dollar. L’or était une alternative qui répondait à une volonté de dédollarisation. Comment explique-t-on la correction actuelle ? L’or reste un actif assez volatil. Son cours est actuellement retombé autour de 4'000 dollars l’once. Les tensions au Moyen-Orient ont engendré une baisse des marchés financiers. Les devises émergentes ont souffert, ce qui a poussé les banques centrales de ces pays à vendre une partie de leur réserve d’or et entraîné une baisse de son cours. Pourquoi l’or exerce-t-il un tel attrait ? L’or est un actif très liquide : on peut le revendre instantanément. Il est transmissible quel que soit le pays et il est considéré comme un actif international sûr. Il est difficile de geler l’or, notamment physique, qui ne dépend pas du système financier mondial. D’autre part, l’or ne dépend pas non plus de l’évolution du cycle mon dial, contrairement à d’autres métaux comme le cuivre ou l’argent, qui sont davantage soumis à la demande industrielle. L’or incarne véritablement ce qu’on appelle en terme économique une valeur refuge, c’est-à-dire un actif qui a conservé sa valeur à travers les siècles et qui en aura toujours. En ce qui nous concerne, nous restons positifs sur l’or. Nous avons même profité de la baisse actuelle de son cours pour renforcer nos positions dans certains portefeuilles. Nous continuons de penser que la baisse de l’or est temporaire et que les facteurs de sou tien structurel, notamment celui des banques centrales, joueront en sa faveur. D’autant plus que les craintes liées à la dédollarisation, en raison du manque de pré visibilité de la politique américaine et de l’explosion du déficit américain, pourraient revenir au premier plan.