La montre, ce nouveau bijou
À l’heure où son port usuel prend la tangente, la montre devient gage d’affirmation de soi. Quand la fronde des pop stars bouscule la petite musique de l’horlogerie, qui sera au diapason de la tendance ?
Il existe des poncifs que l’on croyait éternels. Celui qui consiste à dire que la montre est le seul bijou de l’homme est dépassé. Tandis que le costume appelle une broche, à tout le moins des grigris pour affronter l’époque, on assiste chez les femmes à une réappropriation de la montre sur le mode «My time, myself ». Le phénomène s’inscrit dans un cercle vertueux. L’art de se parer est avide de réminiscences. Au XVIe siècle, lorsque le processus de miniaturisation permet de porter sur soi un garde-temps moins encombrant qu’une horloge, les idées vont bon train. L’usage est de le porter suspendu, au cou ou à la ceinture, voire en bague ou en boucle d’oreille. Las, les montres-bracelets font leur première apparition au début du XXe siècle. Un dogme est né. Piaget ose s’en affranchir dans les années 1970 avec ses plastrons donnant l’heure. Puis plus rien, ou presque. Les femmes ont une autre bataille à mener : leur reconnaissance en tant qu’actrices majeures du marché. Avec l’offre consistante qui va avec. /public-objects/c936492a-9057-414e-bcde-7168716befb6-5d0e106d-fb0d-45d0-aa49-269b060abffb-ANDREA%20(6)_V3_CMYK_SITE.webp Image sélectionnée Prendre le temps à bras-le-corps À coup (avare) de mouvements mécaniques, de complications parcimonieuses, la montre féminine accède depuis peu au statut d’objet horloger. Qu’on lui décroche la (phase de) Lune, la femme en fait ce qu’elle veut. Rihanna, collectionneuse aguerrie – de la Rolex King Midas à la Nautilus Chronographe 5980 de Patek Philippe –, apparaît en 2023 avec une création Jacob & Co. dotée d’une complication rare, un tourbillon volant, portée en collier de chien. Depuis, on a vu des montres de haut vol investir le vêtement ou même l’anatomie. Outrage ? «L’originalité ne fragilise pas un héritage, elle le révèle, expose avec sérénité Gregory Kissling, CEO de Breguet, maison historique aux 250 ans d’existence. Nous y voyons une continuité de l’esprit Breguet, qui a toujours encouragé la liberté, l’inventivité et le lien intime avec la création. » Chez Bulgari, le discours est limpide : «Nous refusons les cases, explique Jonathan Brinbaum, directeur général de la division montres. Il n’y a pas, à nos yeux, de portés transgressifs. Il n’y a que des portés sincères. (…) Une montre en choker, à la cheville ou en broche n’est pas un geste de provocation gratuite, c’est une manière d’exprimer l’émotion suscitée par la pièce, de prolonger son langage au-delà des conventions. » /public-objects/ddadf120-4423-4da6-ade0-6f756650ae6e-35d8aa6f-c203-4c32-9e3a-fec87e1bd06d-Cape-Cod-copyright-Joel-Von-Allmen-11.webp Image sélectionnée Pour Sara Sandmeier, styliste horlogère, « la montre est un accessoire techno-stylé » qu’elle porterait elle-même volontiers « en harnais, en bandoulière, en ceinture de revolver. Définitivement en attribut de force. » Un propos à mettre en perspective avec celui de Sophie Pelletier (Sophie Pelletier, Le Roman du bijou fin-de-siècle, Paris : Honoré Champion, coll. «Romantisme et Modernités», 2016), qui évoque le bijou comme un instrument de résistance féminine. Comment ne pas penser à Coco Chanel, instigatrice d’un nouvel ordre ? La division Horlogerie de la maison Chanel continue de se jouer des frontières avec le brio de sa fondatrice, en proposant des créations qui mesurent le temps aussi bien que la capacité à se révéler : pendentif dé à coudre, amulette métiers d’art, sautoir à connecter au smartphone. Autant d’invitations à dérider un objet trop longtemps figé. Et si souffler le chaud et le froid sur la montre était une respiration vitale pour le monde de l’horlogerie ?