La «Joaillisation», moteur de la création

C'est une révolution de palais! Les gemmes descendent dans la rue, investissent des espaces improbables, voire ordinaires. Sa majesté le diamant, son altesse la perle se prêtent à de nouveaux usages. Les limites tacites sont pulvérisées par l’énergie du «tout bijou».

Il est désormais aisé de se rafraîchir avec un éventail ourlé de diamants, de porter à ses lèvres une tasse dont l’anse forme une bague rehaussée d’or, d’habiller l’intérieur de son oreille de rubis, bref, d’afficher une allure entre désinvolture et panache. Face à l’extension du domaine du précieux, nulle velléité d’opulence. D’ailleurs, tout commence par une bonne blague. Depuis 1996, la marque américaine de lingerie Victoria’s Secret clôt son défilé par une Angel dont le buste est enchâssé d’un Fireworks Fantasy Bra explosant sous le feu de pierres spectaculaires (prix moyen du balconnet, 2 millions de dollars). Qui aurait imaginé que cette exubérance puisse un jour rencontrer une forme de résonance outre-Atlantique ? Décrit par Gilles Lipovetsky et Jean Serroy dans L’Esthétisation du monde (Gallimard, 2013), l’homo aestheticus est avide de produits saturés de style et d’affect. Ils alimentent le « spectacle de soi » mais semblent désormais insuffisants pour calmer ses angoisses. Quoi de mieux alors pour conjurer un sort qui échappe à tout contrôle que le recours à l’embellishment inspiré des vêtements-bijoux sur les catwalks ? Paroxysme atteint en 2022 quand Schiaparelli ouvre le bal de la Fashion Week Couture avec ses créations divines où l’ornement épouse directement le corps et prend le pas sur le vêtement. /public-objects/062c4a37-74e7-4870-a181-f9833e7c1314-c3e297b0-7f79-4167-8ac0-4b88ab9d343d-MORE_IS_MORE1920.webp Image sélectionnée Cette visibilité par l’éclat décuple les projets. « Notre fer de lance, c’est la R&D, doublée de l’adrénaline que procurent ces challenges », explique le PDG de l’entreprise Celinni, diamantaire expert du sur-mesure. Peu aboutissent en raison des coûts : 40 carats de diamants pour habiller des talons de stilettos… De quoi freiner la « joaillisation », terme créé de toute pièce pour les besoins du sujet et traduit par le Docteur Anthony Mathé, sémiologue, comme « la dissémination de l’esthétique joaillière à tous les champs du paraître ». Lapidaire ! /public-objects/2ead6123-043d-48cb-a8f2-40003ad68a45-e21e65f8-c5c5-4a68-9841-a335b9b536c6-ADV_003_0711920.webp Image sélectionnée Des bijoux de la tête aux pieds Dès 1866, Antoine Boucheron renverse la table des us et coutumes de la haute joaillerie. Dans son sillage, Claire Choisne, directrice des créations de la Maison, déploie hardiment son arc narratif avec des cordons de hoodie de 40 cm à fixer sur une capuche ou à porter en boucles d’oreilles, un cylindre graphique pour les cheveux, ou une parure façon poche de robe sertie. Joie de la « joaillisation » qui trouve dans le streetwear, le sportswear (transfiguré par la Maison Tasaki, spécialiste de la perle Akoya), et le workwear, un biotope à son goût. Cartier fait le grand saut en revisitant un objet utilitaire, rassurant comme un couteau suisse : le mousqueton de la collection Cartier Libre s’ouvre en appuyant sur un cabochon de saphir. Au centre, un élément pivotant affiche un cadran de montre pavé de diamants. L’exercice est risqué car comme le rappelle Elizabeth Fischer, historienne à la HEAD Genève, « l’accumulation de brillance ornementale empêche tout discernement ». La justesse est donc décisive. /public-objects/0122bf27-6bb3-452c-9271-cda3b02a3460-452bacf1-c096-464c-be6c-4710051bc787-1.%20Cartier%20Libre%20watch1920.webp Image sélectionnée Mais l’élan impulsé ouvre de réconfortantes perspectives. Ainsi, YVMIN, laboratoire de bijoux expérimentaux, a imaginé pour l’influenceuse Xia Yang des coques de prothèse de jambe ornées de zircones violettes. Yacine Hamdani ouvre quant à lui l’ère d’une joaillerie de pointe grâce à un processus de cocréation à distance soutenu par la data. Les personnes atteintes de surdité profonde ont la possibilité d’associer ce bijou intra-auriculaire serti avec leur implant cochléaire. Et si la « joaillisation » était un accélérateur de création, forte de sens, riche d’espoir ?