Enchères : à Genève, le bijou raconte plus que jamais une histoire
Phillips, Sotheby's et Christie's se sont succédées la semaine dernière pour proposer aux collectionneurs internationaux ce que la haute joaillerie compte de plus rare. Au-delà des records, si la couleur et la signature continuent de faire la loi, la provenance royale, aristocratique ou encore cinématographique s'impose comme un argument décisif sur le marché du bijou de très haute exception.
Christie's : le grand soir, porté par The Ocean Dream La vente Magnificent Jewels de Christie's a totalisé CHF 51’859 550.-, avec 99 % des lots vendus et 84 % d'entre eux adjugés au-dessus de leur estimation la plus haute. Le coup d'éclat de la vente s’appelle The Ocean Dream . Ce diamant fancy vivid blue-green de 5,50 carats, de taille triangulaire, a été adjugé plus de CHF 13’500 000.- au terme de vingt minutes d'enchères disputées entre trois collectionneurs. Issu d'un brut de 11,70 carats découvert en Afrique centrale dans les années 1990, il est célébré par la Smithsonian Institution comme l'un des huit diamants les plus rares au monde, et constitue à ce jour le plus grand fancy vivid blue-green jamais enregistré par le GIA. Il signe désormais le record mondial absolu pour un diamant de cette couleur. Il a en outre atteint plus du double de son prix de vente 2014, lors de son précédent passage chez Christie's. Derrière cette pièce qui a fait tourner les têtes, la vente a réservé d'autres très beaux moments. Un collier de perles fines et diamants à deux rangs s'est envolé à CHF 4’147 000.- (plus de quatre fois son estimation basse) confirmant l’appétence du marché pour les perles naturelles. Côté pierres, une bague Chaumet sertie d'un impressionnant saphir Cachemire Royal Blue de 22,28 carats a atteint CHF 2’744 000.-. /public-objects/fc919620-76cb-4207-8e01-3fa15a848e51-12ec8d9f-8f13-49b5-899d-17052ac9e87b-Sans%20titre-1.webp Image sélectionnée /public-objects/3b129408-4252-4ee6-a622-03f95d100561-6f544eda-63ac-4fdb-8b6e-e54de9e32df8-Sans%20titre-1.webp Image sélectionnée Sur le terrain de l'histoire, entendez la provenance des bijoux, la vente a également livré de très belles surprises. Un collier-écharpe Boucheron Art déco en rubis, émeraudes, onyx et diamants, créé pour l'Exposition internationale des Arts décoratifs de Paris en 1925, a été adjugé plus de CHF 1’200 000.-. Trois pièces du bestiaire de Cartier ont par ailleurs été sur le devant de la scène, toutes portées au-delà de leurs estimations : une broche Flamant rose reprenant le modèle commandé en 1940 par le duc de Windsor à Jeanne Toussaint pour Wallis Simpson, réalisée à l'origine à partir de pierres prélevées sur les propres bijoux de la duchesse, a atteint CHF 317'500.-. Une broche-clip Tutti Frutti datée des années 1930, manifeste de la rencontre entre l'Art déco parisien et l’esprit moghol indien, s’est envolée à plus d’un million de francs. Enfin, impossible de passer à côté du sautoir Cartier en perles et émeraudes commandé en 1925, l’année de publication du roman de Fitzgerald, Gatsby le Magnifique , et porté par Lois Chiles (Jordan Baker) dans le film éponyme de Jack Clayton en 1974. Theoni V. Aldredge, qui décrocha l'Oscar des costumes pour ce film, avait insisté pour habiller les actrices de véritables bijoux Art déco signés Cartier. Adjugé pour CHF 44'500.-, il rappelle combien la provenance cinématographique, et, de manière générale, le patrimoine historique attaché aux créations, pèse immanquablement sur les enchères. /public-objects/dc1c4cc2-2d18-4c81-bdc7-2faea5c6b9d6-e5e32aeb-b188-497a-9f80-de9b0f7b9401-1.webp Image sélectionnée /public-objects/28b4cf52-4496-4b4f-b2b9-1188d28b480a-32728cd2-2e35-4719-a241-247a98dcc7c1-2.webp Image sélectionnée /public-objects/efe98903-f184-4a27-9852-d2e9bcdf94b1-e843d233-8454-46ef-8bce-4cb67892d139-3.webp Image sélectionnée /public-objects/aac5139c-7b45-4755-a854-3e56ef5fa016-0285d3f5-1771-4942-ba3b-1c068bd3d32b-4.webp Image sélectionnée Sotheby's : un top diamant blanc sur fond de collections privées La vente High Jewelry de Sotheby's Genève a quant à elle totalisé CHF 23’361 472.-, avec 92,7 % des lots vendus, plus de 60 % d'entre eux adjugés au-dessus de leur estimation haute, et une participation record - plus de cinq enchérisseurs par lot - venue de plus de trente pays. Une session dont Jessica Wyndham, directrice du département, retient avant tout « la passion » des collectionneurs pour les pièces signées et les pierres de couleur. La passion semble bel et bien avoir été enflammée pour le top lot, une paire de diamants ronds non montés de 18,38 carats chacun, l'un flawless, l'autre internally flawless. Issus de la mine botswanaise de Jwaneng, ils sont le fruit d'une collaboration exclusive entre Sotheby's et De Beers visant à présenter cette saison une série de diamants d'exception sourcés directement par le géant minier et offerts comme de véritables œuvres d'art. La paire a été adjugée à CHF 2’536 000.- à un collectionneur privé international. Du côté des pierres de couleur, la vente a livré deux moments particulièrement forts grâce à des pièces d’une incroyable rareté. D'abord, un collier d'émeraudes colombiennes composé de treize gouttes (de 11,38 à 57,82 carats) placées autour d'un cabochon central de 11,76 carats (pour un total de 358,87 carats) issu d'une collection royale, et parti à CHF 1’920 000.-. Seconde merveille : le « Peacock of Ceylon », un saphir coussin non monté de plus de 100 carats, adjugé CHF 1’548 800.-. /public-objects/736d97dc-5328-462a-88cd-f91fc4ff398b-86946593-d0d2-4f24-9588-872f22aad19a-1.webp Image sélectionnée /public-objects/e17402c2-afa8-4358-a2ea-42123cc6a017-50238d57-cb37-4db9-b074-e40a5472f5b0-2.webp Image sélectionnée /public-objects/a5c32a0d-da13-4a7e-9f63-4ffe8af71e50-2146ada5-f30c-4c9e-9f52-8486d62d3937-3.webp Image sélectionnée La singularité de Sotheby's cette saison tient à son expertise dans la curation de collections privées. Trois ensembles ont rythmé la vente de la semaine dernière, totalisant ensemble près du double de leur estimation haute. La Property from a Distinguished Collector , ensemble d'une Italienne passionnée, s'est ouverte sur une broche Cartier en rubis, émeraude et saphir jaune partie cinq fois son estimation haute. La collection Invernizzi a porté un splendide bracelet-montre Serpenti Bulgari de 1976, l'un des plus beaux exemplaires jamais présentés en salle de cette icône née en 1948 et popularisée par Elizabeth Taylor sur le tournage du film Cleopatra, à plus de CHF 650'000.-. Et la Property from an Important European Collector a culminé sur deux pièces d'anthologie : un bracelet en diamants Art déco attribué à Van Cleef & Arpels (années 1920), envolé à CHF 486'400.- ; et surtout un sautoir cravate en rubis et diamants signé Lacloche Frères, adjugé CHF 627'200.-. Rappelons que cette maison parisienne aujourd'hui quelque peu oubliée du grand public mais sacrée Grand Prix de l'Exposition de 1925, une année qui hante décidément toute cette saison, fut, entre 1892 et 1931, l'égale de Cartier ou de Van Cleef & Arpels. /public-objects/48a9b7fc-24ff-4cf5-87d3-9546eae4abf8-c5680cf2-a4e0-4272-9f33-6496e50b631c-4.webp Image sélectionnée /public-objects/395b6a4a-3c3a-41d7-b7c4-e841793cc77d-65465a56-04f9-4e11-9fe0-4bc8d36861d8-5.webp Image sélectionnée Phillips : le « Zip » en tête, la noblesse en toile de fond La session Geneva Jewels Auction VI de Phillips a totalisé CHF 5’469 471.-, avec 86 % des lots vendus et un taux particulièrement éloquent de 80 % des pièces signées adjugées au-dessus de leur estimation haute. La maison d’enchères, qui célèbre cette année son 230e anniversaire, inaugurait à cette occasion une nouvelle section « Collections & Provenance » vendue à 97 % et conçue comme le manifeste la stratégie assumée de faire du récit l'argument premier de la vente. Le top lot revient à un collier-bracelet transformable « Zip » de Van Cleef & Arpels en corail, chrysoprases et diamants daté de 2012, adjugé CHF 619'200.-. La création, dont la première version fut livrée en 1950, est l'aboutissement d'une intuition fulgurante : à la fin des années 1930, la duchesse de Windsor souffle à son amie Renée Puissant, alors directrice artistique de Van Cleef & Arpels et fille du fondateur, l'idée d'un bijou inspiré des fermetures éclair visibles qu'Elsa Schiaparelli ose en haute couture. Il faudra plus de douze ans et près de 800 heures de travail pour traduire cette fameuse fermeture en haute joaillerie, avec ce Zip qui s'ouvre véritablement et se transforme de collier en bracelet. Surprise éclatante de la vente : un pendentif Chaumet en rubis et diamants (vers 1902), estimé entre CHF 32’000 et CHF 48'000.-, s'est envolé à CHF 451'500.-, soit plus de dix fois son estimation basse. Une autre pièce Chaumet, une bague sertie d’un rubis birman et de diamants datée de 1904, est partie à CHF 141'900.-, confirmant la chasse aux créations parisiennes du tout début du XXe siècle. /public-objects/8a6288a4-4893-49d2-903f-1c54998ceb2a-9a2bffb2-9f17-4740-8961-b54a04762b3e-1.webp Image sélectionnée /public-objects/79599f84-70b1-4cda-a31d-ec2120eca212-28a83d6d-37c2-4100-97d9-f35c6ab44bad-2.webp Image sélectionnée /public-objects/ffad8c46-13b5-4392-96cf-03a57cedb584-e9c1c50e-6aa5-47ff-b837-940ab3b4f300-3.webp Image sélectionnée C'est toutefois sur le terrain de la provenance que Phillips a affirmé sa singularité. La section Collections & Provenance réunissait des bijoux et objets de la famille Vanderbilt incluant des pièces d'orfèvrerie XVIIIe issues de leur résidence de Newport, et un nécessaire de beauté signé Cartier des années 1920 ayant appartenu à Gladys Vanderbilt, comtesse Széchenyi. À leurs côtés figuraient des bijoux et objets des rois de Bavière, dont une montre de poche en or, émail et diamants ornée d'un portrait miniature de Louis II, offerte à Richard Wagner pour la première de L'Anneau du Nibelung , à Bayreuth, en 1876, ainsi qu'une broche en diamants offerte à l'archiduchesse Maria Anna d'Autriche par son frère Albrecht pour ses 17 ans, déjà passée par la légendaire vente Royal Jewels from the Bourbon Parma Family . /public-objects/ff34f2fb-e7dd-48c7-9fb0-475526b17de7-130e838c-7f5f-47d1-aeec-d7124ee8ede9-4.webp Image sélectionnée /public-objects/add38bb0-e921-46bf-8d84-392c6b94b863-1563c3af-7496-41ea-9558-d6b89bf264c8-5.webp Image sélectionnée /public-objects/87f0c3c1-28ed-4612-ad51-e93837fe16b6-19424727-6fa4-4606-bcda-8690c4bbb32d-6.webp Image sélectionnée À Genève ce printemps les pierres les plus disputées auront été celles qui avaient quelque chose à raconter. Une bonne nouvelle pour les bijoux dormant dans les coffres des grandes familles européennes, et un signal envoyé aux maisons : la mémoire vaut désormais autant que le carat !