Dialogue avec le temps

Et si les archives inspiraient de nouveaux gestes créatifs ? Entre réinterprétation des motifs historiques, techniques signatures et récits fondateurs, les Maisons muent leur héritage en un langage contemporain porté par des créations spectaculaires. Revue de détails avec quelques pièces uniques de haute joaillerie et des montres joaillières dévoilées au printemps.

Le patrimoine est-il un moteur de création ou un carcan doré ? La question affleure souvent au moment du lancement de chaque nouvelle collection de joaillerie ou d’horlogerie. Fouiller les archives, exhumer des trésors oubliés, explorer des registres au papier jauni pour y retrouver un motif ou une silhouette d’un autre temps pourrait, à première vue, évoquer une douce tentation nostalgique. Mais dans ces univers où la créativité se déploie à l’échelle des décennies, le passé s’impose plutôt comme un matériau bien vivant, une réserve infinie d’idées, de gestes, de récits dans laquelle les maisons séculaires viennent régulièrement puiser pour nourrir leur présent. La singularité d’une démarche Par leurs lignes nettes et leurs volumes très actuels, les créations dévoilées en ce début d’année s’ancrent dans l’air du temps mais révèlent pourtant, en filigrane, un dialogue discret avec l’histoire, que l’on consulte moins pour reproduire ses fastes et ses merveilles que pour les réinterpréter. Dans le Chapitre 3 de sa collection En Équilibre, Cartier invite le passé au rendez-vous mais les liens restent subtils. On pense au vocabulaire stylistique de la Maison qui, dès le début du XXe siècle, révélait déjà un goût prononcé pour les associations de matières et de couleurs, et que l’on retrouve notamment sur une paire de boucles d’oreilles ourlées de boules de chrysoprases et de spinelles, pavées de diamants et d’onyx, clin d’oeil à la panthère fétiche. La signature Cartier, on la retrouve également sur la bague Axialis, dont les lignes puissantes rappellent le mouvement Art déco dans lequel la Maison s’est particulièrement distinguée. /public-objects/9127ec84-08d8-4c3b-b8f3-5ccf49d3a6ac-d6010f11-2c36-4eaa-b6f2-30c99eddcfb3-cartier.webp Image sélectionnée Chez Chaumet, la visite d’une salle d’archives, bordée d’étagères chargées de registres anciens, nous mène à la découverte du motif des ailes, au cœur de la collection de haute joaillerie Envol. Guidé par le conservateur Thibaud Billoir, qui veille soigneusement sur plus de 200 ans d’histoire, on croise avec plaisir l’âme de quelques grandes figures du siècle dernier comme Gertrude Payne Whitney, héritière de la famille Vanderbilt, qui, en 1910, avait commandé des ailes serties de diamants et ornées d’émail plique-à-jour bleu, fixées sur une aigrette ou un diadème pour les porter dans les cheveux. Cette pièce particulière a servi d’inspiration à la collection Envol qui met notamment en scène un très beau travail de l’émail en dégradés de bleus. /public-objects/f3ab0521-f784-44e5-9f00-a4cd8ef498c8-3518e9ba-9e93-497a-95a9-bfde3287712b-chaumet.webp Image sélectionnée Techniques signatures Cet exercice d’équilibriste, entre clins d’oeil au passé et ancrage dans le présent, Bulgari l’exécute parfaitement avec une nouvelle interprétation du Tubogas. Inventé par la marque au début des années 1940, tout d’abord sous la forme d’un serpent, le Tubogas s’est imposé dans les années 1970 comme l’un des motifs signatures de Bulgari. La nouvelle Tubogas Manchette est d’ailleurs inspirée d’un modèle d’archives de 1974, auquel elle emprunte la géométrie audacieuse d’un cadran carré assorti d’un large bracelet dont l’or est rehaussé de pierres de couleur et de près de douze carats de diamants. L’allure demeure, mais la technique de cette construction modulaire évolue aujourd’hui puisque chaque anneau est façonné et poli avant d’être assemblé avec soin sur une lame en titane. /public-objects/92e2ca88-f49f-4cb7-b914-ac9d15a785a3-8f2550fd-e132-4631-bc96-7bc885c32232-bulgari.webp Image sélectionnée Piaget, de son côté, ravive l’exubérance des années 1970 et son travail virtuose de l’or gravé sur une nouvelle montre Limelight Gala, sertie de diamants couleur cognac et prolongée par un bracelet en or rose, orné du célèbre Décor Palace mis au point par la maison en 1961, et devenu, depuis, l’une de ses signatures emblématiques. /public-objects/63d3ac96-066d-46e4-b776-ad0fcda5dc8a-5e2410f8-1634-4f39-8304-5038bbfe13e7-piaget.webp Image sélectionnée Donner vie à l’imaginaire Aux côtés des savoir-faire signature et des pièces d’inspiration qui peuplent leurs patrimoines respectifs, l’héritage immatériel des joailliers et des horlogers se fait ainsi particulièrement prégnant. Ce printemps, chez Van Cleef & Arpels, il est une fois encore question d’amour, un sentiment qui accompagne le narratif de la Maison depuis sa fondation en 1906 par Esther – dite Estelle – Arpels et Alfred Van Cleef. Enveloppée d’une thématique astrale, c’est sous le signe de l’amour qu’est née la montre Lady Rencontre Céleste. Au cœur du cadran ? Un couple, mains jointes, leurs silhouettes d’or blanc serti de diamants se détachant d’un décor de nuages en émail pailleté, émail plique-à-jour et diamants sertis dans l’émail. Le fond du cadran est, quant à lui, orné d’émail champlevé et grisaille. /public-objects/79be1c89-1cb3-492a-9d2a-e6bb42c13075-3417f1e9-c19a-452a-8f89-d105d6f270f2-VCA-%20Lady%20Rencontre%20C%C3%83%C2%A9leste%20-%20Face%20%C3%82%C2%A9Van%20Cleef%20%26%20Arpels%20-%20Cl%C3%83%C2%A9ment%20Rousset.tif.webp Image sélectionnée Chez Dior Joaillerie, c’est le goût de Christian Dior pour les jardins et les arts divinatoires qui nourrit les créations de Victoire de Castellane. Parmi les cinquante-sept pièces de la collection Belle Dior, un spectaculaire collier-plastron, Soleil Céleste, dont la forme rayonnante alterne diamants jaunes, étoiles et astres étincelants, lunes ciselées en doublets d’opale noire posées sur de la turquoise, fait revivre l’esprit du couturier à travers un exercice d’abstraction. Une démarche que l’on retrouve dans les nouvelles pièces horlogères de Chanel irriguées par l’aura de Gabrielle Chanel. Le nœud et le camélia, sa fleur fétiche, renaissent à travers les silhouettes des montres Manchette Nœud de Camélia Brodée, dont le bracelet est ourlé de sequins par Lesage, et Manchette Nœud de Camélia, pavée de diamants et soulignée par une fine ganse de laque noire. Un type de récit horloger plutôt romanesque, qui fait revivre les figures du passé pour prolonger l’histoire. À l’instar de Tiffany & Co. qui poursuit son travail de valorisation de l’héritage créatif de Jean Schlumberger à travers la montre Enamel proposée en trois variantes, inspirées par la collection joaillière éponyme imaginée en 1962 par le créateur. Cette année-là, il ravive l’art presque oublié de l’émail paillonné en haute joaillerie. Un patrimoine toujours vivant qui se révèle comme une force créative propice à renforcer un récit en constant dialogue avec les époques.