Conversation avec Marie-Hélène de Taillac
Elle a fait de l’univers des pierres de couleur un royaume enchanteur dans lequel, telle une artiste peintre, elle compose des bijoux polychromatiques joyeux et informels. Conversation avec la créatrice parisienne Marie-Hélène de Taillac.
Comment est née votre passion pour les bijoux ? « Tout a commencé dans mon enfance. Je suis née en Libye mais j’ai grandi à Beyrouth, où mon père travaillait pour le gouvernement français. Nous voyagions beaucoup. Mon tout premier souvenir lié aux bijoux remonte à ces années-là : je me revois dans les souks de Beyrouth, accompagnant ma mère chez un bijoutier pour faire remonter une pierre sur une bague. Ce bijoutier nous a offert, à ma soeur et à moi-même, un minuscule saphir et un tout petit rubis – nos toutes premières pierres précieuses. J’étais folle de joie. Je me souviens aussi de mes parents revenant d’un voyage en Iran avec des cartes postales où figuraient les trésors du chah. Elles me faisaient rêver. Et plus tard, à l’adolescence, j’ai lu La Vallée des rubis de Joseph Kessel qui m’a profondément marquée et inspirée. » /public-objects/ceb03d50-a098-4215-b749-d628d7189c27-04462008-c412-4a6d-a8e8-5e7aca71b105-Bagues%20Fleurs%20de%20Prunier%20MHT%20prix%20sur%20demande.webp Image sélectionnée Que s’est-il passé ensuite ? « À 17 ans, je collectionnais les bijoux vintage et j’étais attirée par la gemmologie. Je suis partie vivre à Londres dans les années 1980, une période assez amusante. J’ai d’abord travaillé dans une boutique de bijoux fantaisie, avant de rejoindre les équipes de John Galliano ou du chapelier Philip Treacy. Dans les années 1990, la mode était plutôt minimaliste, des marques comme Jil Sander ou Miu Miu avaient fait de la sobriété un leitmotiv. Déjà, j’aimais la mode et je constatais que les bijoux qui accompagnaient ces looks étaient beaux mais dépourvus de pierres précieuses. Moi, ce qui m’intéressait, c’était de créer des bijoux sertis de pierres, simples et épurés, que l’on puisse porter avec les vêtements de l’époque, sans tomber dans l’ostentatoire ou dans le style “bijoux de famille”. À 31 ans, j’ai lancé ma première collection chez Barneys puis chez Colette. Finalement, je n’ai jamais fait de formation de gemmologue mais j’avais pris le temps d’apprendre tous les aspects du métier. » /public-objects/966791ea-5b73-4b59-ab28-c11e914eb16d-bfa83bbe-106e-476f-a15c-f433f7632f62-Marie-H%C3%83%C2%A9l%C3%83%C2%A8ne%20de%20Taillac%20Bagues%20Cabochon%20MHT%20prix%20sur%20demande1000.webp Image sélectionnée «Quand je regarde un lot de pierres, je choisis toujours celles qui ont une forme de vie, une vibration particulière.» Les pierres de couleur constituent un fil rouge depuis vos débuts. Qu’est-ce qui vous attire principalement dans ces gemmes et comment les choisissez-vous? « Dans mon métier, on dit souvent qu’il faut choisir les pierres qui vous parlent. Et c’est vrai : je crois avoir un vrai sens de la couleur, et je suis très attentive à l’éclat. Quand je regarde un lot de pierres, je choisis toujours celles qui ont une forme de vie, une vibration particulière. Ce ne sont pas forcément toujours les plus parfaites – certains dans la profession recherchent avant tout la pureté ou la perfection – mais moi, ce qui m’émeut, c’est leur personnalité. La nature crée des couleurs absolument extraordinaires, c’est magique. J’ai un lien fort avec elle, et j’ai remarqué qu’un lien similaire se crée souvent entre les femmes et mes bijoux – surtout les bagues. C’est comme porter un fragment magique de la nature sur sa main. Et puis, il y a ce contact : la pierre touche la peau. Elle est d’abord froide, puis se réchauffe doucement avec la chaleur du corps. En Inde, où je fais fabriquer mes bijoux, on dit que la peau voit. La pierre est une matière vivante, ses couleurs et sa lumière ne cessent de changer au fil de la journée, selon l’environnement. Mon rôle, c’est de mettre cette beauté en scène et je le fais de manière très instinctive. » /public-objects/c9b47b84-9d1b-49df-96bd-77f0a5649d52-03180efa-7ac1-4a90-be3d-b6cbdc84521c-Collier%20en%20morganite%20MHT%20prix%20sur%20demande.webp Image sélectionnée En trente ans, le regard sur les pierres de couleur a-t-il changé ? « Je dirais qu’à l’époque, Bulgari a vraiment contribué à mettre en avant les pierres de couleur. Quand j’ai commencé, je me suis tout de suite intéressée à la taille briolette sur des améthystes et des tourmalines – cette dernière est d’ailleurs l’une de mes pierres préférées. J’ai commencé à mélanger les couleurs sans me soucier des conventions. Tanzanite, tourmaline, émeraude, saphir… Ce qui comptait pour moi, c’était uniquement le résultat. À l’époque, un journaliste du Times m’a qualifiée de “joaillière la plus copiée du monde”. Mes designs étaient simples donc faciles à reprendre et personne ne se doutait qu’ils n’existaient pas avant. Les mélanges de couleurs ont alors gagné du terrain et les prix des pierres comme la tourmaline, par exemple, ont explosé. C’est la même chose pour le spinelle, une pierre que j’adore qui était vraiment sous-estimée à l’époque et qui est depuis devenue très chère. » /public-objects/0e0db5e5-48ad-4ea0-bf5d-f05dae9c7fde-6ec23c64-a205-443f-a84b-b2d28bad0480-Boucles%20d'oreilles%20Serpent%20en%20or%20jaune%20peridot%20et%20saphir%20rose%20MHT%20prix%20sur%20demande.webp Image sélectionnée Quel est le bijou dont vous ne pourriez pas vous séparer? « Je porte très souvent des boucles d’oreilles mais ce sont surtout les bagues et les bracelets que j’aime le plus. Ce sont des pièces que l’on voit, que l’on sent, que l’on vit au quotidien. L’une de mes bagues préférées, que j’ai dessinée en 1997, est aujourd’hui au Musée des Arts décoratifs, à Paris. On l’appelle Cabochon même si ce n’en est pas vraiment un puisque la pierre est facettée. Je la porte en plusieurs versions, aigue-marine, lapis-lazuli, pierre de lune, selon mes humeurs et mes envies. En ce moment, je porte beaucoup l’aigue-marine. C’est une pierre que j’adore, liée au voyage, et comme je voyage beaucoup, elle m’accompagne souvent. Je suis aussi très attachée à mes bracelets Punky. J’apprécie leur volume, leur façon d’habiller le poignet. J’aime beaucoup jouer avec les superpositions de bagues ou de bracelets. Il y a un côté très architecturé dans les accumulations avec les contrastes de formes, de couleurs, de hauteurs de pierres. Les bijoux doivent pouvoir s’adapter et vivre avec celles qui les portent, apporter de l’éclat, de la lumière, de la couleur. Je crois qu’on ne joue pas assez avec le pouvoir cosmétique du bijou. »