Art déco : radicalement moderne

En avril 1925 s’ouvrait à Paris l’exposition qui allait donner son nom à l’Art déco. Un siècle plus tard, les enseignements de ce mouvement artistique continuent d’inspirer les productions joaillières contemporaines.

Un collier signé Jean Fouquet a causé bien des frayeurs à Violaine d’Astorg. « Je n’ai pas dormi de la nuit la veille de la vente. C’était en 2021. Tout se faisait en ligne. Aucune enchère n’avait été proposée », se souvient la directrice joaillerie de Christie’s France. « J’étais submergée par le doute. Est-ce que l’estimation était correcte ? On parlait tout de même de 350’000 euros pour une pièce sans véritables pierres précieuses. Juste de l’argent et de l’or. Un peu de laque. Une aigue-marine rectangulaire posée sur un cylindre strié qui évoquait les émanations des ondes radio propagées depuis la tour Eiffel ou Les Disques dans la ville de Fernand Léger. La vente démarre et je comprends aussitôt que je me suis inquiétée sans raison. Le bijou, conçu entre 1925 et 1930, sera vendu pour près d’un million d’euros. » Un enseignement ? « Oui : l’Art déco reste la star de tous les mouvements artistiques de l’histoire de la joaillerie. » En 1966, le musée des Arts décoratifs à Paris organise l’exposition « Les Années 25, Art déco/Bauhaus/Stijl/Esprit nouveau ». La manifestation célèbre avec quelques mois de retard le cinquantenaire de l’Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes de 1925, initialement prévue en 1915 mais reportée en raison de la Première Guerre mondiale. C’est à cette occasion que naît le diminutif qui va faire le tour du monde. « On associe l’Art déco à l’exposition de 1925 en raison de l’appellation inventée par la conservatrice Yvonne Brunhammer qui s’était elle-même inspirée des travaux de l’historien Bevis Hillier ; mais le mouvement est né bien avant, dans les années 1900-1910 », indique Paul Paradis, historien de l’art, chercheur et enseignant à l’École des arts joailliers soutenue par Van Cleef & Arpels. « On insiste beaucoup là-dessus dans nos cours. » Une curiosité universelle Le campus parisien de l’École met en place, depuis avril jusqu’à novembre, une riche programmation qui rend hommage à ce mouvement artistique majeur du XXe siècle. Les dates n’ont pas été choisies au hasard puisqu’elles correspondent à la durée de l’événement qui avait attiré à Paris, entre les Invalides et le Grand Palais, plusieurs millions de visiteurs un siècle auparavant. « C’est difficile d’expliquer précisément l’Art déco sommairement, car ce n’est pas un mouvement en rupture totale avec le passé : le théoricien et architecte paysagiste André Vera, qui est un peu le chef de file des ensembliers [décorateurs d’intérieur] à l’époque, disait que les formes nouvelles devaient puiser dans l’art français du XVIIIe et son classicisme, sans pasticher. J’interprète l’émergence et le succès de ce mouvement par une volonté commune, de la part des artistes décorateurs français, de remettre Paris au centre du jeu à une époque où la Sécession viennoise a pris le devant de la scène. Ces ensembliers regardaient avec admiration les travaux de la Wiener Werkstätte. Ils admiraient les lignes géométriques révolutionnaires du palais Stoclet conçu par Josef Hoffmann à Bruxelles. » La longévité de ce mouvement est-elle plus facile à déterminer ? « Pour moi, ce mouvement ne s’est jamais complètement éteint, grâce, notamment, à des passionnés comme Yves Saint Laurent et Pierre Bergé qui, dans les années 1960, le remettent au goût du jour », rappelle l’historien. /public-objects/c8d2c299-d77e-4ba2-8457-44250be0f94b-d96c147c-7253-4094-b708-df229a420406-Messika%20Paris%20-%20Haute%20Joaillerie%20-%20BO%20Disco%20Pulsation%20Perles%20Champagne%2014285%20W.webp Image sélectionnée Entre les échos du classicisme et l’apologie d’un monde mécanique en mouvement perpétuel, difficile de tracer les grandes lignes d’une définition. « Il y a beaucoup de chausse-trappes dans l’appellation Art déco », reconnaît volontiers Pierre Rainero, directeur de l’image, du style et du patrimoine Cartier. « C’est une multitude d’expressions créatives et de philosophies parfois opposées, entre le point de vue fonctionnaliste qui cherchait la production industrielle la plus large dans une perspective sociale et le point de vue décoratif qui mettait en avant les métiers d’art français, les matériaux les plus luxueux, des gestes où certains observateurs ont vu une manière de renouer avec le XVIIIe siècle. Entre un René Herbst et un Josef Hoffmann grosso modo. Disons que l’une des caractéristiques communes de tous ces mouvements s’exprime par une démarche exploratrice d’un nouveau territoire de forme : cela correspond assez bien à la maison Cartier. Nous nous retrouvons aussi dans le fait qu’il s’agit d’une des rares périodes où la joaillerie est mise au même niveau que les autres arts décoratifs, comme un membre à part entière. Disons enfin que ces disciplines étaient empreintes d’un esprit de curiosité universelle : on allait chercher des exemples dans les autres cultures, probablement grâce aux voyages et à la communication devenus plus accessibles. Tout cela se retrouve dans notre production actuelle, sans même parler des associations de couleurs, de l’aptitude à proposer de nouvelles façons de porter les bijoux et à utiliser de nouvelles techniques. » /public-objects/b9a71cbd-5c7a-405b-9b30-a69a5f7ff5a5-06d0a51f-b912-402f-9a29-5bbf14e39802-Vintage%2098.c%20-%20250-250-2266%203.webp Image sélectionnée Renouveau de taille À l’instar de Cartier, qui a présenté dans l’acte 3 de sa nouvelle collection de haute joaillerie Nature sauvage un collier (porté aux Oscars par l’actrice Zoe Saldaña) dont les multiples portés, la palette chromatique et les dessins concentriques rappellent à bien des égards le légendaire bijou d’épaule réalisé pour l’exposition de 1925, les maisons de la place Vendôme greffent étroitement à leurs productions actuelles les enseignements de l’Art déco. L’évolution, très marquée entre les deux guerres, vers la grande simplicité des formes et des masses qui s’allient à l’emploi de pierres calibrées est systématiquement mentionnée. « C’est à cette époque que les diamants taille baguette font leur apparition. Cette taille permet de traiter une multitude de thèmes, de la nature stylisée à la géométrie plus moderniste en mettant en avant la force des lignes grâce à l’éclat de la pierre précieuse. Le diamant devient l’expression d’une modernité », décrète Mina El Hadraoui, directrice France du Natural Diamond Council. /public-objects/6f22c86d-0765-4944-9b5b-721d5ebed9b4-0fe4201b-8942-4b63-a036-d91c95401d53-Vintage%2098.b%20-%20250-250-2266%202.webp Image sélectionnée « Ce mouvement a posé les bases d’un langage esthétique très structuré, mais toujours audacieux, que je retrouve dans mon travail. Le cubisme, notamment, m’a beaucoup marquée. J’aime cette idée de déconstruction, de jeu avec les angles, les volumes, les facettes : c’est un langage qui parle naturellement à la joaillerie, surtout au diamant », confirme Valérie Messika, fondatrice et directrice artistique de Messika. Cette inventivité dans l’art de la taille est particulièrement mise en lumière dans les collections de Louis Vuitton. Les directeurs artistiques successifs du pôle joaillerie de la Maison insèrent régulièrement dans les structures tridimensionnelles de leurs bijoux en diamants des références au monogramme personnel, en forme de V, imaginé dans les années 1920 par Gaston-Louis Vuitton, fervent adepte de l’Art déco, qui était par ailleurs vice-président de l’exposition de 1925. Les formes du mouvement Streamline Moderne dont les lignes horizontales et les formes courbes étaient empruntées à l’univers du voyage (alors à la pointe de la science et du progrès), à l’aéronautique et aux coques des paquebots transatlantiques, illuminent régulièrement dans cette esthétique de l’abstraction. /public-objects/099c1ce5-e0bf-4e40-8721-ce24160c2b29-7a21dc0c-358b-4b65-aaa7-40695cd774ac-Boucles-drsquo%3Boreilles---Or-Blanc-et-Diamants---Collection-Pure-V---Louis-Vuitton-Haute-Joaillerie.webp Image sélectionnée Autre matière privilégiée : la laque, dont l’emploi s’inscrit également dans une volonté de concilier les savoirs anciens et les ressources de l’innovation. « Depuis l’Exposition universelle de 1900, l’École des beaux-arts de Tokyo favorise la venue d’étudiants japonais dans la capitale des arts. Le maître laqueur Seizo Sugawara et l’orfèvre-sculpteur Jean Dunand échangent leurs connaissances tandis que le savoir-faire des artisans vietnamiens est mis à contribution par l’aviation militaire durant la Première Guerre mondiale : ils peignaient les hélices. Un magnifique exemple d’échanges culturels, de curiosités mutuelles et de progrès techniques exaltés par l’Art déco », insiste Paul Paradis. Parmi ces laqueurs : Phuong Dinh Van dont l’atelier travaille pour Cartier. Son fils Jean collaborera lui aussi, trois décennies plus tard, avec la branche new-yorkaise de la Maison française avant de fonder sa marque éponyme. «Le message majeur était que, de l’industrie et de son cortège de progrès, sortiraient les arts décoratifs dans leur ensemble.» Précision et fonctionnalité « De ces années folles, j’ai retenu l’esprit couture et les éclats antagonistes – masculin-féminin, opulence des lignes pures, radicalité du noir et blanc rehaussé d’une couleur précieuse – qui s’épanouissent sur des colliers cravate, des bracelets ruban et des sautoirs pompon. Ce mouvement prônait une élégance fondée sur la précision et la fonctionnalité dissimulées dans les savoir-faire au profit d’une lecture limpide et d’un porter facile. Dans cet esprit, nos pièces récentes sont, la plupart du temps, pensées pour être portées autrement, souvent transformables, en phase avec nos modes de vie », s’enthousiasme Claire Choisne, directrice des créations Boucheron. Depuis Rome, Lucia Silvestri, directrice artistique du joaillier Bulgari, rappelle quant à elle que l’Art déco, qui a rayonné depuis Paris, inspire l’inventivité des créateurs du monde entier. « Nous insérons régulièrement des références à ce mouvement dans nos parures lorsque le dessin développe une nature stylisée ou des formes géométriques. Mais aussi, du point de vue technique, avec l’emploi du blanc ou du platine qui est le métal Art déco par excellence, l’intervention de l’onyx grâce à des inserts qui créent des contrastes saisissants ou l’utilisation de la taille “buff top” pour les gemmes précieuses ou les pierres dures afin de créer des lignes nettes et épurées. D’un point de vue plus général, c’est l’extraordinaire volonté d’amener la modernité en maintenant la continuité avec la tradition qui continue aujourd’hui de prouver sa pertinence. » Modernité : un mot autorisé à l’heure où les grandes maisons communiquent si volontiers sur leur patrimoine ? « L’intitulé précis de la manifestation de 1925, on l’oublie souvent, était Exposition internationale des arts décoratifs et industriels modernes. Chaque mot a son importance », conclut Olga Corsini, directrice du studio de création Chaumet. « On sortait d’un conflit mondial et d’une pandémie. Mais le message majeur était que de l’industrie et de son cortège de progrès, sortiraient les arts décoratifs dans leur ensemble. L’ensemble des influences qui ont alimenté ce mouvement, le fauvisme, le cubisme, le néoclassicisme – influences qu’on retrouve chez nous, de manière souterraine ou littérale –, était dominé par une foi dans l’avenir, un goût pour la science. L’affiche montrait des jets de fumée sortant de cheminées industrielles : leurs volutes formaient une rose stylisée. Ma première impression quand j’ai regardé les lignes de la collection Bamboo – notamment sur le diadème qui est, avec les bandeaux de tête, une typologie d’objets chère à la Maison – a été de voir le dynamisme de ces colonnes, proches d’un gratte-ciel et d’où s’échappe une énergie florale. Je crois que cette ferveur n’a pas disparu. Un signe l’atteste : chaque maison a désormais un pôle dédié à la recherche. Ces départements, au sein desquels travaillent des ingénieurs, n’existaient pas quand j’ai débuté ma carrière. Ils attestent que la soif d’innovation est plus vive que jamais. »